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Poétique minimaliste
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Août 2021 | Temps de lecture : 18 min | 0 commentaire(s)

Il est visiblement difficile pour nos amis critiques de parler de l'art abstrait en 2021.

Beaux-Arts s'y risque à propos de la réunion en un même lieu d'exposition des travaux récents de Michel Verjux et Nicolas Chardon. Le premier qui sculpte la lumière en la projetant sur les murs d'un espace clos honore plutôt la promesse de rondeur du titre de l'expo « Carrés et cercles… ». Le second est un lointain héritier de Malevitch. Il prend en charge la partie anguleuse de l'évènement avec ses toiles dominées par des quadrilatères équilatéraux.

Et nous revoilà dans les mythiques années 20. Les années dites folles. Rappelons tout de même qu'un siècle s'est écoulé depuis le légendaire Carré blanc sur fond blanc. Il aura donc fallu 100 ans pour aller des carrés fondateurs de l'art abstrait à ceux, parfaitement jumeaux, qui sont présentés ici comme sa suite officielle. Et entre les deux est censé s'être écoulé un siècle d'histoire de l'art. Nous prendrait-on pour des idiots ?

Dans tout autre domaine de la vie humaine, on appellerait un tel déplacement microscopique une stagnation coupable car pitoyable en termes de rentabilité. Difficile de crier au génie ici sans se dire que l'on pourrait admirer tout aussi bien les rectangles des passages protégés peints sur l'asphalte par des cantonniers. On se trouve techniquement, dans les deux cas, à des années-lumière de la maîtrise picturale que se sont sentis obligés d'acquérir un Rembrandt ou un Dali. Comme en l'honneur du potentiel du pinceau.

Parler en bien de la chose est donc un exercice tout sauf évident. Beaux-Arts s'y risque. Qui le ferait si les magazines d'art s'en abstenaient ? Alors, on a droit à des formules comme « théophanie » pour légitimer la profondeur des « espaces plastiques immatériels » créés par les jeux visuels lumineux de Verjux. Et l'on s'extasie devant l'utilisation que fait Chardon, en guise de toiles, des tissus imprimés auxquels il impose une « déformation » présentée comme majeure dans sa marque de fabrique.

Un siècle pour passer de la toile au textile tendu comme support de bêtes carrés, c'est un peu long, non ? Mais, on ne se gêne pas pour parler de ces œuvres en termes de narration. Quel intérêt y a-t'il à souligner en plus que les cadres blancs des carrés de Nicolas Chardin constituent un clin d'œil louable à des cases de BD ? L'évocation de Roy Lichtenstein à laquelle invite immanquablement ce rapprochement nous renvoie lui aussi plus de 50 ans en arrière. Belle innovation.

Comment peut-on considérer que rester au même point constitue une forme d'avancée ? C'est très simple. Si des artistes comme Chardon et Verjux apparaissent comme futuristes, c'est que tout le reste de notre monde a régressé en matière de culture et de conscience artistiques. On recule ! Et l'art abstrait ne bouge pas. On a donc le sentiment qu'il va de l'avant.

Tout se joue finalement autour de cette fidélité que certains artistes d'aujourd'hui témoignent à un mode d'expression de soi, de représentation du monde ou de pure production de sens minimaliste. On parle ici de « restriction de la palette de couleurs », de « dépouillement du motifs » et « économie de moyens ». Le but avoué de cette esthétique du moins étant vu comme un medium pour gagner en « charge poétique ».

Difficile en ce cas de disqualifier le « minimalisme poétique » des Balloon dogs de Jeff Koons. Ils sont trop grands ? Trop fluo ? Trop évocateurs de la société marchande dont ils évoquent l'un des aspects les plus futiles ? Pas assez spirituels ?

Le problème ne réside pas forcément tant dans les œuvres elles-mêmes que dans la façon dont on les regarde ou les « consomme ». Les fans de Banksy parleront peut-être de poésie à propos de sa petite fille au ballon. Mais par poésie ils désigneront le côté touchant de l'enfance ou la tristesse de l'envol du joujou. Bref, on vous vendra l'œuvre pour la poésie de la situation et non pour la sienne propre qui n'ajoute rien ici à l'affaire.

Des petites filles touchantes peintes ou dessinées avec la même naïveté peuplent des pages et des pages de bandes dessines. Les amateurs de œuvres de Street art de Banksy ne subliment pas leurs cases pour autant. Manque de street credibility ! Des œeillères que donne le sectarisme. Toute la différence est que Verlux et Chardin, par exemple, impose une telle sublimation de leurs œuvres. C'est pour cela que ces résistants face à la reculade générale les veulent minimalistes.

Supprimez leur « charge poétique » inhérente à leur forme même, il ne reste rien. Ce qui signifie que tout ce qui dépasse encore ailleurs n'est que du spectacle.

 

Illustration :
- Nicolas Chardon – Damier rouge – 2012
- Michel-Verjux-Staccato stabile - 2016