Biographie de l'Artiste

En dessinant le rêveur, elle désigne le rêve.
Que ces images du sommeil soient peintes sur des draps n’est pas indifférent.
Tout drap est un suaire en puissance: une surface immaculée, sur laquelle le corps dormant est promis à déposer son empreinte et ses traces. Le drap est destiné à recouvrir le corps du dormeur, comme le vêtement est voué à voiler le corps du vivant. Sur des draps, Juliette Lemontey peint des dormeuses habillées. Elle peint des tissus sur de la toile; sur de la toile, elle peint des corps étendus sur des draps. Le contenu engendre le contenant-et vice-versa. C’est sur des draps que, le plus couramment, le corps s’offre: comme c’est sur la toile que, le plus ordinairement, le peintre représente le corps offert. Mais ce corps, au vrai, est-il bien offert? Rien n’est moins sûr.

Le corps est ici, mais l’esprit est ailleurs.Les yeux clos indiquent en clair cette absence momentanée. Juliette Lemontey saisit ses modèles à l’instant où leur conscience oublie qu’elles ont un corps. Un visage blotti dans les coussins, l’inclinaison d’un port de tête, la flexion d’un cou, l’abandon d’une main, le glissement de l’étoffe sur une épaule: toute vigilance fléchie, toute tension desserrée, ces femmes s’abandonnent au repos. C’est dire qu’elles ne s’offrent pas, mais qu’elles se dérobent.
Pour un instant, elles ont délaissé la pesanteur du corps et la lourdeur des jours.
Juliette Lemontey peint des plages de silence, des moments de vacance, une interruption dans la présence. Elle peint une suspension provisoire du temps, instaure des “blancs” dans son écoulement. Elle déleste, par “réserves” de toile vierge, une existence trop chargée. Elle prête à ces femmes fatiguées un drap où s’assoupir, où s’apaiser.Elle aplatit l’espace comme on allège le fardeau du quotidient. Elle désencombre le champ du tableau comme on met de la lumière dans une vie.

Juliette Lemontey figure des corps, mais elle n’en dévoile rien. On pourrait même avancer que ses toiles voilent. Le corps se cache entre la toile du tableau et les tissus sur la peau.Tout n’est qu’étoffes: pantalons, jupes, corsages, foulards, draps, taies d’oreillers, enveloppes de coussins, housses de couette, jetés de lits. Le corps est dissimulé derrière les ramages, les rayures, les pois et les motifs fleuris. Le plus important, c’est toujours ce qu’on ne montre pas. Le corps est offert, mais vêtu, donc caché, quand le visage, lui, est découvert, mais vidé de ses traits, imperméable à ce qui se déroule dans le cerveau.Ce que l’on voit prend son sens dans ce que l’on ne voit pas. Ces corps évoquent des histoires, mais ces histoires sont dans la tête. Le sommeil génère le rêve, le repos engendre la rêverie. En dessinant des songeuses, Juliette Lemontey désigne des songes.
Jean-Louis Roux - Grenoble, nuit du 23 au 24 avril 2007