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Du visage à la figure
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Septembre 2021 | Temps de lecture : 13 min | 0 commentaire(s)

Nous avons tous déjà vu une toile d'Alexej von Jawlensky.

Mais nous ne nous en souvenons pas forcément de son nom. Même si l'on évoque fatalement tout de suite à son propos le Munich des années 1910 ainsi que le mouvement expressionniste du Cavalier bleu. Car von Jawlensky appartint au mythique Blauer Reiter aux côtés de Vassily Kandinsky, Franz Marc et August Macke.

Les mouvements artistiques sont devenus suffisamment rares pour que l'on garde en mémoire et chérisse comme « modernes » les grandes vagues artistiques du vingtième siècle. Y compris celles qui remontent à plus de 100 ans à présent. Signe que la modernité s'est dissoute dans la contemporanéité puis l'actualité. L'appauvrissement de notre intelligence culturelle collective a fait de ces termes pourtant choisis d'indigents synonymes. Merci à l'Œil pour sa mise en lumière d'une œuvre charnière.

Parmi les toiles de von Jawlensky en circulation, son Portrait du danseur Alexander Sakharov présente la particularité de nous faire pousser à tous un « Ah oui, bien sûr » un peu confus. Difficile en effet d'oublier ce regard noir, comme fou, qui nous fixe avec un air de défiance souligné par un sourire ambigu de Joker.

Le génie spécifique de von Jawlensky ne réside pourtant pas dans ce traité un peu brut voire légèrement trash qui rappelle forcément, en moins radical, son contemporain Egon Schiele. Alexej von Jawlensky a fait intimement siens les questionnements picturaux de ces années de bascule entre figuration et abstraction. En conservant toujours dans sa peinture une dimension expressionniste très « Cavalier bleu ».

Les rectangles, arcs de cercle et carrés de couleurs qui envahissent soudain ses toiles ne cherchent pas à faire sens en trouvant un équilibre de composition qui parle à l'œil. L'intention représentative reste au contraire intacte. La mimesis ne se fond pas dans la géométrie pure pour investir cette dernière de la mission aventureuse de faire de l'art à elle seule. C'est tout l'opposé. Chez von Jawlensky, il n'y a aucune mathématique formelle de la couleur. On arrive à la géométrie par épure du réel représenté. Ici, c'est la réalité qui devient abstraite.

Les figures des portraits peints par von Jawlensky au début des années 30 sont à la fois géométriques et humaines. La signification de ce mélange des genres n'est cependant pas pensée comme une sortie du figuratif vers un autre chose. Vers des terres neuves artistiques à explorer. C'est une volonté de représenter l'humanité de l'Homme par abstraction de l'individualité même de l'individu peint. Et le visage devient figure.

Comme dans son Portrait de Danseur de 1909, ce sont toujours des états intérieurs extériorisés par l'être qu'Alexej von Jawlensky cherche à fixer et partager. L'identification au sujet se trouve juste facilitée désormais car ce qui était volontiers singulier hier devient à présent universel. En passant de l'extrême à l'indéterminé, on a simplement changé de conception de l'exemplarité. Un tableau né de cet « expressionnisme abstrait » est notre portrait à tous. Et il nous cheville ainsi à tous une « Tête abstraite » au corps.

Cette greffe picturale poursuit un but précis : trouver à exprimer concrètement, visuellement l'invisible : la dimension mystique de l'Homme. Alexej von Jawlensky peignait des archétypes. Traduisez : ce qu'il y a de meilleur en nous. Selon lui.

Illustrations :
- Alexej von Jawlensky Portrait du danseur Aleksander Sakharov - 1909  

- Alexej von Jawlensky - Tête abstraite - karma - 1933