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Catherine Millet : Au fait, qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?
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Juin 2021 | Temps de lecture : 11 min | 0 commentaire(s)

Une œuvre d’art, c’est une série de photos de policiers prises au cours de manifs, pêchées en ligne et regroupées pour être assorties de la même invitation au public. Donner le nom de toute personne reconnue sur les clichés parmi les représentants des forces de l’ordre. Mais une œuvre d’art, c’est aussi un fromage, un saucisson ou un vin. À condition qu’ils prennent la liberté de braver les recommandations de l’Europe. Comment cela ?

Dans un article à la fois fun et profond, Catherine Millet propose un angle de définition de l’œuvre d’art qui doit autant à Duchamp qu’à Rauschenberg. Elle se situe dans cet « espace entre la vie et l’art » où aimait travailler le peintre néo-Dada américain. Depuis cet observatoire malin, elle compare une œuvre d’art avec d’autres productions non-artistiques sous l’angle de la loi. La grande prêtresse d’Art Press s’intéresse ainsi aux fromages de l’Épicerie fine de Tristan Cordier, au vin de Vincent Durieu et aux saucisses de Bernardo Franco, tous non-respectueux des directives agroalimentaires bruxelloises. La loi est bravée si ce sont des produits d’épicerie. Mais s’il s’agit d’œuvres d’art ?

L’art a le droit d’oser ici ce qui est interdit à la vie. Ce territoire est à lui. Cet affranchissement de la loi participe à le définir. L’art a plus de liberté qu’il ne l’imagine. Catherine Millet rappelle, à ce propos, qu’une œuvre est aujourd’hui l’un des rares produits de (grande) consommation dont la valeur travail compte plus que tout dans son prix. Cette prise de conscience autorise-t-elle toutes les inconsciences ?

Dans l’espace « entre la vie et l’art » rauschenbergien, le flicage photographique de flics en manifs de Paolo Cirio atteint autant de libertés qu’il en défend. À quoi bon briser l’anonymat des policiers en réplique aux nouveaux modes d’identification par reconnaissance faciale si c’est pour transformer les spectateurs en délateurs. La photographie d’art n’a-t-elle pas pourtant le devoir d’intégrer dans ses œuvres les problématiques ouvertes par des usages lourds de sens qui sont faits aujourd’hui de la photographie avec visée de transformer la société en rognant ses libertés comme on retire de la saveur à un fromage par affinage standard ?

Mais les montages de photos de Cirio sont-ils des œuvres d’art ? Il faut pour cela, que soit respectée, selon Millet, la loi de Duchamp disant que « C’est le regardeur qui fait l’œuvre d’art ». Des esthètes épicuriens savoureront comme des natures mortes des fromages anti-européens achetés dans une galerie d’art. Mais balancer sur le net l’identité d’un être humain reconnu sur un cliché en train d’obéir aux ordres de sa hiérarchie est-ce vraiment « faire » au sens de Duchamp une « œuvre d’art » ? Et en retirer un simple plaisir de « regardeur » ?

Photo : portrait de Catherine Millet

RXM

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