LA PEINTURE AU LAVIS par Janpol PORTALIS :

... les différentes étapes de la réalisation d'un dessin au lavis

Peinture au lavis : Course folle

La peinture au lavis est une technique à mi-chemin entre le dessin et la peinture et qui consiste à teinter un dessin avec du jus coloré obtenu par la dissolution de pigments dans de l’eau. Plusieurs étapes sont nécessaires pour la réalisation d’un dessin au lavis : la préparation des jus colorés, la réalisation au crayon et l’affinage à l’encre des contours du dessin, l’épendage des jus colorés sur le papier de manière à « colorier » le dessin, le séchage et pressage du dessin et la finition (estampage et surlignage), comme nous l’explique l’artiste Janpol Portalis , spécialiste du dessin au lavis.

Etapes de réalisation d'un dessin au lavis ou gestion des effets

Nous sommes prêts à commencer. A disposition, nous avons nos jus (obtenus par la dissolution de pigments dans de l’eau) et les outils nécessaires pour les épandre sur le papier. Il faut, bien sûr, une idée du projet afin de sélectionner la gamme de couleurs qui sera utilisée. Nous gardons en tête le fait que les jus seront absorbés par le papier et se diffuseront en auréoles plus ou moins étendues. Le dessin de départ, aussi précis soit-il, disparaîtra, dissous par la solution aqueuse. Il faut donc prévoir sa conservation.

1. Affinage du contour

Janpol PORTALIS : Dessin au lavis, affinage du contour

L’esquisse au crayon, insuffisamment stable au mouillage doit être « repassée » à l’encre afin que soient conservées les limites des zones à colorier. Le crayon initial, qui se gomme difficilement sur ce type de papier pelucheux, apparaît en double. Nous verrons que cela n’a pas d’importance au final, car il aura été effacé totalement par l’eau colorée.

Il faut penser à utiliser des encres indélébiles à l’eau et résistantes au frottement des outils. J’utilise simplement le stylo-bille classique, noir de préférence, par un trait tendu et le plus régulier possible pour ne pas surcharger le total. Ce trait restera jusqu’au bout. Il fait partie intégrante du résultat final. Il doit être soigné.

2. Epandage des jus

Janpol PORTALIS : Dessin au lavis, épandage des jus
Janpol PORTALIS : Dessin au lavis, épandage des jus

Les jus sont répandus à plat sur la feuille. Les zones que l’on veut marquer d’une couleur particulière qui doit ressortir au final sont faites en premier. Elles imprègneront les fibres en priorité et ne seront que peu modifiées par les autres jus (photo a).

Ceux-ci seront ajoutés successivement les uns après les autres sans précaution autre que l’idée d’un aspect général, (photo b). Les couleurs qui se mélangent suivent la table des couleurs primaires, secondaires... On ne peut pas vraiment intervenir sur cet aspect des choses et il faut laisser faire le hasard. Les effets seront parfois surprenants et d’une manière générale, parfaitement intégrés.

3. Ombrage

Janpol PORTALIS : Dessin au lavis, ombrage

Après absorption presque complète et avant séchage on peaufine l’aspect du dessin en accentuant la coloration de certaines parties ou en ombrant pour un meilleur relief. Ce second passage ne se mêlera pas entièrement au premier et fera surimpression comme s’il s’agissait de couches transparentes successives. Cela permet de faire ressortir certains éléments qui le méritent et de créer des sensations de profondeur de champ.

4. Séchage

Laissons sécher près d’une source de chaleur ou naturellement si l’on a le temps. Les couleurs contenues dans les jus prennent leur teinte et se fixent les unes avec les autres en faisant corps avec les fibres du papier dont l’aspect est à la limite du chiffonnage !

Et c’est là tout l’intérêt de bien choisir son type de papier. En effet, avec un bon papier, il sera facile de récupérer l’aspect initial de la feuille. Toutefois, pendant la manipulation qui sépare la fin de la coloration et la mise dans la zone de séchage, il faut prendre la précaution de garder la feuille à plat pour ne pas faire écouler les jus hors de celle-ci, et de ne pas trop la secouer afin de limiter la diffusion incontrôlée des flaques importantes résiduelles. Attendons l’évaporation et l’imprégnation complète.

5. Pressage

Celles-ci étant totales, la feuille doit être parfaitement sèche au toucher. Déformée, mais sèche. Toute trace d’humidité doit avoir disparue. Alors seulement, nous pourrons effectuer la phase de récupération de l’aspect initial par pressage. L’idéal est de presser plusieurs feuilles ensemble.

Pour obtenir un résultat satisfaisant, la surface d’appui doit être parfaitement plane et le poids posé suffisant et identiquement réparti. Sans doute une presse professionnelle garantirait ceci... mais son investissement ne se justifie pas vraiment. Pour ma part, j’obtiens un résultat très satisfaisant en posant les feuilles, à l’endroit sur une plaque de verre et en posant sur la pile autant de revues et de livres divers que nécessaires. Le temps fait le reste, tranquillement, une bonne journée.

6. Finition

Janpol PORTALIS : Dessin au lavis, finition

Vient alors le temps de la finition qui intervient en deux phases prinicipales à effectuer sur feuille sèche et plate.

L’estompage.

Certains pigments laissent des traces poudreuses qui n’ont pas été complètement absorbées dans les fibres. Comme le pastel à sec , une fixation est nécessaire afin d’éviter de tâcher le reste de l’œuvre. Ceci est sans doute possible, mais je préfère personnellement la technique de l’estompage qui « adoucit » et « veloute » l’image en couchant les fibres du papier. En frottant une feuille de papier absorbant, on effectue ce travail tout en préservant l’intégralité de l’œuvre.

Le surlignage.

Pendant les phases précédentes, le trait du dessin a été malmené, même s’il a été réalisé au stylo bille indélébile. Il peut même avoir disparu par endroit. Cela pourra être satisfaisant pour la sensibilité de certains « lavistes ». Pour ma part, je tiens à la netteté du résultat final et cette dernière opération coïncide avec un des secrets du dessin dynamique qui constitue le caractère fondamental de ma démarche. Cette opération consiste à « redessiner » le plus rapidement possible le motif à l’aide de stylos à encre de chine, bien noire, bien dense, et à agrémenter le contexte du motif avec des éléments d’habillage, dont certains suivront l’orée des tâches colorées. Ceci donnera la consistance globale et accentuera la réalité de la perception du sujet.

Et voilà notre travail achevé. Il est important de le contempler avec attention pour s’assurer de sa parfaite finition. Alors nous pouvons sans honte apposer une signature affirmée qui conclura la satisfaction du travail bien accompli.

Autre dessin au lavis étape par étape

Pourquoi le lavis ?

Il y a plusieurs techniques de « coloriage » d’un dessin sur papier. Sans les lister toutes, nous pouvons citer celles issues d’un frottage : mines, fusains, craies … qui laissent une trace de pigment par érosion d’un bâton solide ; et celles issues d’un détrempage de colorants rendus liquide : gouache, aquarelles, encres….

Parmi ces dernières, nous ferons une distinction entre les pigments en pâtes, en dés, en poudre et en encres. Sans entrer dans trop de détails spécifiques comme les bâtons d’encre chinoise que l’on réduit en poudre par frottement pour les liquéfier par dissolution ! Chacune des présentations ci-dessus donne un rendu qui lui est propre et permet des effets spécifiques que chaque artiste utilise à son profit pour exprimer son ressenti. Cela peut se manifester dans le contraste des teintes, leur intensité, leur précision, leur pastellisation, leur apparence (matité, brillance, velouté …) en fonction de la technique d’utilisation du colorant : préparation et outillage de dépose et de finition.

Mon choix personnel s’est porté sur le lavis par rapport à une recherche d’effets particuliers propres à cette technique : concentration modulable, diffusion, recouvrement, miction, surimpression, souplesse, richesse … pour l’essentiel ! Ce choix s’est construit peu à peu autour de la nécessité d’un rendu « dynamique » adapté à mon style volumique.

La dépose instinctive du liquide ou jus coloré sur le support traduit la réalité évolutive que je veux rendre. D’autres paramètres interviennent pour le rendu final : les ingrédients, les outils et les gestes que j'ai décris précédement. Leur maîtrise est primordiale si l’on veut réussir quelque chose. La gouache m’apparaissait trop figée, l’aquarelle trop discriminante, … c’est le lavis qui m’a donné la plus grande satisfaction. Et la satisfaction est la première condition à remplir pour réaliser une œuvre. Tout artiste se doit, au préalable, de trouver une satisfaction qui lui permettra de satisfaire les autres…. Charité bien ordonnée …….

Le choix du papier

La dépose du jus coloré sur le support papier est une opération délicate. En effet, de l’imprégnation dépend les effets de fond. Un excès, et les risques de pourrissement et de détérioration sont réels. Un défaut, et les effets de mélange sont perdus. Sans compter la déformation irréversible du papier mouillé insuffisamment texturé et la non-imprégnation regrettable d’un papier non-absorbant ou hydrophobe. La technique du lavis « mouille » inexorablement. C’est la base recherchée. Il faut absolument pouvoir récupérer intact le papier largement mouillé. La patience et l’expérience feront orienter le choix vers le type de papier qui paraît le plus adapté au toucher de cette technique.

Pour ma part, ce toucher n’est pas vraiment délicat ! Ainsi en va la nécessité du rendu dynamique par un geste, lui-même, …. dynamique. Il arrive parfois, qu’à la limite de la brutalité de la dépose, un papier sur-imbibé se déchire sans vergogne réduisant à néant un travail presque achevé, surtout si j’utilise à cet instant, une brosse à poils durs.

Je n’ai pas trouvé le support correspondant dans les gammes de papier industriel. Certes, tout bon dessinateur industriel « à l’ancienne » vous dira que le papier calque permet la réalisation de lavis, mais il n’est pas vraiment adapté au dessin artistique pour de multiples raisons. Les aquarellistes seront horrifiés par ces propos, eux qui utilisent avec dextérité et talent des papiers spécifiques de grande qualité. Eh bien, je les mets au défi de travailler ces papiers avec des jus colorés successifs et abondants.

Pour ma part, ce toucher n’est pas vraiment délicat ! Ainsi en va la nécessité du rendu dynamique par un geste, lui-même, …. dynamique. Il arrive parfois, qu’à la limite de la brutalité de la dépose, un papier sur-imbibé se déchire sans vergogne réduisant à néant un travail presque achevé, surtout si j’utilise à cet instant, une brosse à poils durs.

Pour ma part, ce toucher n’est pas vraiment délicat ! Ainsi en va la nécessité du rendu dynamique par un geste, lui-même, …. dynamique. Il arrive parfois, qu’à la limite de la brutalité de la dépose, un papier sur-imbibé se déchire sans vergogne réduisant à néant un travail presque achevé, surtout si j’utilise à cet instant, une brosse à poils durs.

C’est pourquoi, j’ai commencé avec les papiers chinois, adaptés, me semblait-il, à recevoir des grandes quantités d’eau sans déformation. Là encore, le désenchantement fut au rendez-vous, car les papiers disponibles dans le commerce ont un grammage beaucoup trop léger pour supporter un lavage quasi excessif.

Certes, au cours de voyages en Asie, j’ai cherché ce papier miraculeux dès que l’occasion se présentait. Je suis tombé par hasard sur une des plus vieilles fabriques chinoises, dans les montagnes de Taiwan, près du lac du soleil et de la lune… berceau du papier artisanal à base de fibres végétales : bambous, pailles de riz et autres plantes exotiques. Les produits proposés offraient la double capacité recherchée, à savoir, l’absorption lente permettant de la maîtriser, et la tenue, permettant d’éviter la déformation irréversible et autorisant la récupération de l’intégrité du support après séchage, quelle que soit le degré de mouillage.

C’était gagné !…. enfin presque. En bon commerçant, les fabricants voulaient me faire acheter des quantités qui auraient suffi à plusieurs vies consacrées au dessin d’art. De retour en France, j’ai cherché ce produit spécifique : un papier artisanal à base de fibres végétales. Et je l’ai trouvé : le papier chiffon.

Choix des pigments

Nous voilà devant un support vierge apte à recevoir les jus colorés…. que nous devons préparer. A notre disposition, nous avons notre base de pigments que l’industrie humaine, depuis la nuit des Temps, met à la disposition de l’artiste : pâtes, poudres, encres, dés, bâtons …. Toutes formes sont, a-priori, bonnes, à condition de supporter la solution aqueuse. Nous écarterons donc d’office les produits insolubles.

Pour un coloriste, c’est un véritable bonheur de considérer la vaste gamme des possibilités offertes ; et un étonnement perpétuel d’admirer la large palette des couleurs proposées. Chaque région du monde offre des choix inégalés. C’est une quête du voyageur impénitent que je suis, de rapporter de mes déplacements le pigment inédit, parfois, d’une insoupçonnable différence, qui échappe encore à ma collection. Il s’agit plus d’une satisfaction intérieure que d’une réelle efficacité différentielle visible sur le produit fini. Mais la satisfaction, n’est-ce pas …

Nous préparerons donc dans des petits flacons remplis d’eau, les jus colorés obtenus par dissolution de poudres, encres, pâtes en différentes concentration. Il ne faut pas oublier que le rendu final sera une teinte décalée de celle visible au travers de la paroi transparente du flacon : des essais préalables fixeront les idées. Les encres peuvent être utilisées sans dilution pour la réalisation d’à-plats étendus ou le surlignage de pans du dessin. Attention, elles sont généralement quasi-indélébiles et ne supportent pas l’erreur.

Pour suivre le mouvement général et apaiser ma conscience, je teste également les jus naturels : café, thé, framboise, mûre, betterave et autre carotte … avec parcimonie et bon escient, car j’ignore tout du comportement de ces couleurs dans le temps. Même en ayant subi un passage à ébullition sensé les fixer, je ne suis pas sûr qu’elles ne se dégraderont pas ni ne moisiront pas en contact avec la texture végétale du papier. L’artiste n’est-il pas un pionnier téméraire ? Je sais, par contre, que le thé vieilli (puer tea), dont le jus est brun assez sombre, passé sur des couleurs sèches, produit un effet de densification remarquable et fait ressortir des nuances profondes.

En conclusion, nous dirons que tout produit colorant soluble dans l’eau est utilisable en lavis. Libre court à l’imagination, à l’expérimentation, à la recherche … quel merveilleux champ d’application pour un artiste hyper-créatif !

Choix des outils

Nous avons le support et les jus, prêts à travailler avec application ! « Application » est à présent le mot exact, puisqu’il nous faut étaler les jus sur le support. Comment faire ? C’est la quantité de jus qui importe plus que la qualité et la précision. On peut tout de même contrôler l’épaisseur d’une flaque à l’aide de papier absorbant.

Néanmoins, il est nécessaire de pouvoir localiser la zone d’épandage afin d’obtenir une coloration proche de celle souhaitée. La diffusion du colorant dans les fibres du papier dépend de la quantité de jus déposée ; il est difficile de maîtriser son expansion. D’ailleurs, la technique du lavis n’est pas vraiment adaptée à la précision de coloration de zones.

Les meilleurs pinceaux qui correspondent à cette démarche sont ceux utilisés par les calligraphes chinois. De taille variable, ils contiennent une réserve importante de liquide dans leurs poils, sans baver, sans se vider.

Parfois, il est utile de pouvoir « orienter » les flaques dans une direction voulue, ou éviter une trop forte imprégnation lorsqu’un simple marquage suffit. Une brosse à poils durs, brosse à dents par exemple est adaptée à cet usage.

Enfin, pour écrire, tracer, tirer des traits, le porte-plume classique ou le rotring de dessinateur sera de bonne efficacité. La correction pouvant se faire par l’intermédiaire d’un outil de grattage : lame de rasoir ou cutter. Le reformage de l’aspect de la feuille se faisant avec une gomme dure ou l’ongle du pouce.

En conclusion, l’outillage pour épandre les colorants est adapté à la manipulation de produits liquides sur un support semi-absorbant.


Janpol Portalis Peintre - Dessinateur