Kokoyan

Entretient avec le peintre Kokoyan:

Kokoyan, vous êtes un homme d'une soixantaine d’années et vous avez commencé à jouer du trait et de la couleur il y a 8 ans, sans aucune formation artistique.Cette activité, la définissez vous comme votre métier, votre profession?

Kokoyan: Pour moi et surtout depuis que j’ai lu la conférence de Dubuffet, j’ose le prétendre haut et fort que tout le monde est artiste, donc à mes yeux, et je l’ai toujours ressenti, j’ai l’impression que je le pense depuis que je suis né, à mes yeux on est tous des artistes et il n’y a pas d’artiste. On est tous des artistes. Pour moi un artiste c’est l’être humain. Il y a l’animal et il y a l’homme, c’est une espèce à part. L’homme est une espèce à part qui s’est fini par le perfectionnement de la nature et quand on en est arrivé à l’homme, la naissance de l’homme, c’était la naissance de l’artiste.L’homme est un artiste par définition.

I :Oui, mais si tout le monde est un artiste, il y a quand même ceux qui vont choisir de l’être professionnellement en y consacrant leur vie, alors qu’un autre qui est artiste peut aussi être ouvrier ou directeur de banque.

Kokoyan: je pense que quand un homme est directeur d’une banque, ou que quand un homme est nettoyeur de chiottes, quand on l’observe vraiment, avec une grande attention et sans parti pris, on se rend compte précisément que ses gestes sont exactement ceux de Léonard de Vinci. C’est-à-dire que ses gestes, nettoyer les chiottes, nettoyer un ruisseau ou peindre la tour Eiffel, pour moi c’est le même comportement, on retrouve tout le temps l’art. L’homme est au sein de l’art et tout est art. Il y a simplement un piége dans la société, c’est l’argent. Il y dans ce monde une valeur. C’est parce que avant l’argent, il y avait quand même le fait que l’animal doit survivre dans la nature et donc il y a l’intérieur et l’extérieur, il y a nos désirs et il y a le rêve de réaliser nos désirs: pipi, caca, «j’ai faim», «j’ai envie de me reposer», et alors quelquefois un animal dort et il est dérangé dans son sommeil, quelque fois l’animal mange et il est dérangé pendant qu’il mange, et c’est pareil pour nous les humains.

I: Et vous-même, que faisiez vous avant de peindre?

K: Et bien, la même chose que maintenant, au lieu de tenir un pinceau dans la main, j’avais le même rêve que tous les hommes, mais c’est tout simplement que quand je me suis mis à la peinture, c’est parce que je n’ai jamais espéré un instant peindre un objet comme on pourrait l’imaginer dans le monde. C'est-à-dire que je n’ai jamais pensé représenter un objet, mais comme j’étais fasciné par le monde de culture dans lequel je suis né et que dans ce monde, j’étais alors entouré de livres, de témoignages et de communication tout azimut, dans ces livres, on m’a démontré, et de part aussi ma propre expérience et ma propre réflexion, que le monde est irréel. Les physiciens d’abord ont commencé à me montrer que l’atome n’est qu’une onde, que l’onde n’est qu’une énergie, que l’énergie n’est qu’un vent, et de fil et en aiguille, rien que les physiciens sans parler des philosophes et des poètes, rien que les physiciens ont commencé à me démontrer que donc tout est irréel.

I: Mais concrètement, en tant que père de famille, quel métier vous a permis de gagner de l’argent?

K: Concrètement je vendais des peintures et je faisais de l’encadrement.

I:Quel type de peinture ?

K: Alors évidement, comme j’étais considéré comme un farfelu et comme ça amusait tout le monde, pourquoi ne pas amuser les gens, j’ai alors une tendance à me caractériser dans ce profil en disant que les images que je vendais étaient des images originales, c'est-à-dire que je vendais des peinture chinoises produites en usine, en série. Bon, mais étant donné que je me suis mis à étudier la philosophie et la peinture , je me suis rendu compte que les chinois qui faisaient ces peintures en usines peignaient de la même façon que van Gogh. C’est à dire qu’ils les faisaient avec dégoût. Parce qu’il est arrivé un moment donné, et je n’oblige personne à penser comme moi, où je suis arrivé à la conclusion que Van Gogh voulait vraiment faire de l’art. Conclusion, Van Gogh a pensé, s’est rendu compte qu’il était impossible de faire de l’art et c’est quand il est arrivé a cette idée qu’il a eu le dégoût de faire de l’art et c’est la qu’est l’art véritable. Pour moi dans les usines, c’est pareil, ils se sont mis à «peinturlurer» des images et ils en ont eu raz la casquette. Ils en sont arrivés au dégoût de ce métier, ils auraient préféré faire des rondelles de saucisson.

I: Avant, vous avez donc côtoyé ces œuvres puisque vous les avez vendu, mais est ce qu’avant cette profession vous vous étiez intéressé à l’art, à la création?

K: Absolument pas

I: C’est donc par ce hasard qui vous a fait vendre ces peintures que vous vous y êtes intéressé?

K: Non, d’ailleurs je ne m’y suis jamais intéressé et je ne m’intéresse pas à l’art. Ce qui me fascine dans la peinture, c’est que j’ai basculé dans l’idée qu’on pourrait peindre l’esprit. Parce que je pense que l’univers est esprit et donc ce que je recherche en faisant une peinture, c’est à me représenter à moi-même ainsi qu’aux autres, qu’effectivement, on puisse arriver, à correspondre de «hyéroglyphie» moderne pour exprimer qu’au fond on est esprit, que la mer est esprit, que les animaux sont esprit…

I: Vous vous êtes donc intéressé à la philosophie, la métaphysique et aux sciences. Considérez vous la peinture comme un moyen plus apte d’expression?

K: Eh bien, on est tous pareils, on est des hommes, on recherche le coté pratique de ce qu’on peut imaginer.

I: La peinture serait alors un moyen plus pratique d’expression?

K : Personnellement, oui j’y crois.

I: Vous sentez vous particulièrement proche de certain artistes contemporains ou qui font déjà parti de l’histoire de l’art?

K: Evidement, je me sens proche de Dubuffet dans sa manière de critiquer le côté sérieux et prétentieux, mais je pense aussi que les grands artistes de la renaissances étaient des gens qui avaient réfléchi sur la métaphysique, et je pense que ils ont voulu peindre pour les autres hommes, puisqu’ils savaient bien que leur peinture serait automatiquement observée, admirée, étudiée et tout ce qu’on veut. Je pense que dans leur peinture ils ont transmis une connaissance philosophique à travers les traits de la bible, à travers les religions.

I: Cela semble surprenant, dans la mesure où le style qu’ils ont utilisé était bien plus académique que le vôtre.

K: je crois qu’ils y étaient complètement indifférents et qu’ils ne sont jamais considérés comme des artistes. Je pense qu’ils devaient se considérer comme des machines et qu’ils utilisaient des procédés manuels pour donner un effet impressionnant afin d’engager la curiosité de celui qui n’osait plus croire à ce qu’il avait envie de croire.

I: Pouvez vous précisez ce que vous entendez par des artistes qui se prennent pour des machines?

K: Je veux dire par là, en toute certitude, que les artistes académiques de la renaissance étaient des philosophes par delà le monde, malgré qu’on ne les connaissait que comme des peintres. Donc, ils craignaient à la fois les religieux et à la fois les politiques. Mais leur but était d’apporter la révélation philosophique à l’homme, au même titre que Descartes qui a été obligé de s’enfuir en Suède. Parce qu’il y a une lutte dans le monde, il y a le fort et le faible. Le fort a acquis quelque chose et il empêche au faible de l’acquérir. Donc, on lui interdit d’être heureux, on interdit aux gens de comprendre, parce que ce qu’on craint, c’est que quand les gens vous être heureux, intelligents, et compréhensifs, ils vont nous concurrencer et on pense qu’il n’y aura pas de gâteau pour tout le monde. Donc automatiquement on étouffe.

I: Oui, mais à la renaissance justement l’artiste était posé sur un piédestal, homme de génie, et ses œuvres ressenties comme sacrées.

K: Oui mais pour moi, c’était tout le monde qui voulait bien pensé ça sauf le peintre lui-même. A mon avis le peintre lui-même, aussi grand soit-il, je pense à Léonard de Vinci, Poussin, Botticelli, Rembrandt, qui sont vraiment des peintres dans le classicisme le plus pur, je pense que ces peintres-là au fond d’eux-mêmes savaient très bien qu’ils n’étaient pas des artistes, autant que je pense qu’une prostitué sait très bien qu’elle n’est pas une pute et qu’un voleur sait aussi qu’il n’est pas qu’un voleur et qu’il n’est pas plus méchant qu’un curé ou qu’un saint entre guillemets. Voilà ce que je veux dire. Par contre, bien évidement quelqu’un qui vous marche sur le pied a parfaitement conscience qu’il vous fait mal. On est quand même pas dans la schizophrénie.

I: j’aimerais maintenantdiscuter avec vous de votre style et de votre mode d’expression. Votre mode d’expression se défini pas des symboles, simples et bruts, des couleurs saturées et des écritures. En regardant vos peintures, on pense aux œuvres recensées par Dubuffet dans sa compagnie de l’art brut.En 1948, Dubuffet qualifie l’art brut par un art marginal, «indemne de toute culture artistique», une «opération artistique toute pure, brute réinventée dans l’entier de toutes ses phrases par son auteur, à partir seulement de toutes ses impulsions». L’art est il pour vous un moyen de faire «table rase» des acquis culturels?

K: Bah voilà, je pense que je n’ai pas une chance contre un milliard de pouvoir faire des choses artistiques et j’en pense autant pour tous les êtres de toute l’humanité. Je pense qu’il n’y a pas un homme au monde qui a la chance de pouvoir faire de l’art. Donc, j’ai gagné d’avance puisque je pense que l’art est impossible, donc quoi que je fasse sera forcément artistique.

I: Pour revenir à ma question, Dubuffet expliquait que dans l’art brut, les artistes qui ont produit ces œuvres avaient un style hors des normes culturelles, hors de l’académisme et des modes inscrits dans les musées et les salons. Pensez vous que l’artiste doive toujours s’exprimer hors de ces normes?

K: Oui, évidement que quand je prends conscience de ce que disait Dubuffet, je ne peux que l’admirer et m’émerveiller qu’il y ait de tels hommes qui expriment des choses aussi chaleureuses et aussi intelligentes. Mais personnellement, je n’en ai pas la préoccupation parce que bien que je sois persuadé qu’il a raison, ça ne me concerne pas, je ne suis absolument pas préoccupé par ça. Parce que je pense qu’il n’y a aucune chance de s’en tirer. Il n’y a que l’esprit, tout est esprit. En fait, je pense que l’homme est bon et je pense que l‘homme passe sa vie a travailler a être méchant, par peur d’être bon. Parce que il s’est rendu compte qu’à partir du moment où il prenait sa nature en compte en tant que l’homme est bon, physiquement, il est écrasé. Donc son métier c’est d’être méchant. Donc il cherche par l’intelligence comment être méchant pour éviter d’être bon. En d’autres thermes, il choisit de renier l’art.

I: Pour revenir au style, Dubuffet expliquait que lorsque l’artiste s’exprimait, c’était toujours dans une relation à la culture qui était comme une critique. Pour lui la peinture est toujours une réinvention, et sans cesse en contradiction avec ce qui se fait dans les musées et les académies. Art comme critique, cela vous semble-t-il cohérent?

K: Je n’ai jamais cru au nouveau ni à l’originalité, je pense que l’art est un effet. Je pense que quand on réfléchit à la question, on peut autant vivre l’art en dehors de la peinture, même en regardant les animaux, les autres hommes. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, «ce qui est sera encore», selon la parole de l’ecclésiaste dans l’ancien testament. En observant la mer, la montagne tout ce qui fait parti du monde extérieur, on peut voir l’art de la même manière que quand on écoute le chant des oiseaux, on peut autant se détacher qu’avec Bach, Beethoven ou n’importe quel grand musicien classique ou moderne. On peut autant aimer Johnny Halliday que Jim Morrison, mais il est bien évidant que dans Jim Morrison il y a un tressaillement qui est plus fort que dans Johnny parce que il a vécu quelque chose en tant qu’esprit, sûrement dû à la prise d’hallucinogènes, et je pense qu’il le fait passer dans son message. Tout ceci pour dire que l’art est l’essence de l’existence. Mais à la limite, je suis inconfortable de répondre à un interview dans le sens où je voudrais a la fois faire plaisir parce que je suis contre la guerre et la souffrance et en même temps je ne crois à rien. En d’autres termes, je suis nihiliste, je nie tout, sauf dans le monde où je respecte tout, mais dans l’art je ne crois à rien puisque rien ne m’oblige à croire à quelque chose alors une interview pour moi, c’est comme l’art. L’interview est aussi une abstraction. Donc je suis quand même assez inconfortable dans l’alternance «abstrait-concret».

I: On a souvent rapproché l’art brut de l’art des enfants et de l’art primitif, comme un retour aux sources. Cela vous fait-il réagir?

K: bah, je ne peux que dire que c’est vrai.

I: Pourriez vous définir ce retour aux sources?

K: Parce qu’en fait l’homme est amour mais pas au sens religieux, ni moral, l’homme est amour qu’il le veuille ou non, comme une pierre est pierre, une fleur est fleur par ses pétales ou son parfum, la merde elle sent la merde, on s’en fout. L’amour c’est l’amour. Mais la difficulté qu’il y a dans l’homme c’est qu’il y a son intérieur et son extérieur, c’est la conscience dualiste. Or il ne peut y avoir d’amour qu’à l’intérieur. C’est pour moi ça le sens de l’art, c’est le sens même de l’art, c’est que pour moi l’art c’est la pensée, et la pensée c’est l’être dans l’unité.La véritable définition de l’amour, c’est l’unité c’est cela dont rêve l’homme à travers l’art sous la forme de la gestaltung. L’amour sentimental [...]

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