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Pierre NEPVEU

Peintre
Professionnel

Français
Bonjour à tous,

Je m'en voudrai d'essayer de vous faire croire que je fais ce blog uniquement pour l'aspect social de la chose. En art comme en plomberie la visibilité fait vivre son homme. Mais honnêtement,vous ouvrir la porte de mon atelier à quelque chose de vraiment excitant. J'y pensais depuis quelque temps. Je me disais qu'il y avait bien des gens que j'avais aimé et que j'ai perdu de vue à qui j'avais envie de donner des nouvelles. De prendre des leurs aussi...

Après avoir vécu pendant presque deux ans l'expérience de Thoreau au lac Walden Pond*,je suis redescendu vers les Laurentides (Nord de Montréal, Québec, Canada), il y a trois ans, la besace remplie d'idées. On ne sort pas d'une expérience comme celle-là intact. C'était le but de la chose. Je cherchais un "ground" que j'avais perdu quelque part au milieu de la trentaine. Le contact direct et sans compromis qu'impose la vie en forêt vous ramène à l'essence même de ce que vous êtes. Il peut être facile de se mentir au milieu de la vie trépidante et jouissive de la ville et du milieu des arts. Seul au milieu des bois, après la panique et la perte de repère des premiers mois, on laisse tomber les masques. Ensuite, au fil du temps, on se rapproprie des valeurs qui nous apparaissent essentielles. On prend position.

Ce n'est pas pour tout le monde. À l'époque, cela m'apparaissait incontournable. Je crois aujourd'hui que cette expérience unique a porté en moi les fondements d'un nouveau "JE". Elle m'a aussi permis de débloquer des mécanismes artistiques qui stagnaient pour m'apporter une vision claire de ce que je voulais et m'affranchir, dans la mesure ou cela se peut, des diktats, des courants, des modes...

L'art que je fais part d'une recherche que j'avais entreprise au début des années 2000 sur le concept de persistance rétinienne. Je m'étais plus particulièrement intéressé au processus impliqué dans le phénomène qui nous permet de voir, par exemple, des visages dans les veines de bois, des bateaux et des tas d'autres choses dans les nuages, etc. En un mot comme en mille, sur cette formidable propension qu'a notre cerveau à nous tromper et nous mentir sur bon nombre d'événements de notre vie.

Mes tableaux jouent sur cette capacité qu’a notre subconscient à vouloir reconstruire pour nous la réalité. Plus il lui est difficile de retrouver des repères connus tout en ayant l’impression de reconnaître certains éléments, plus il s’embrouille et nous renvoie des « solutions ». Celles-ci sont les prémisses à des voyages au cœur de l’œuvre. Chaque observateur découvre alors dans le tableau, selon son bagage d’images mentales personnelles, son état, son humeur de la journée, de nouvelles zones d’exploration. Ce sont avant tout des œuvres ludiques, des jeux de l’esprit. On peut passer de longs moments à regarder différentes zones et puis, on tourne le tableau sur son axe et c’est reparti pour un nouvel univers, de nouveaux espaces... C’est l’une des raisons principales pour laquelle je ne signe pas sur le devant de l’œuvre, mais plutôt sur la tranche, du côté gauche du tableau. De cette manière, j'indique la lecture qui m’inspirait le plus, mais je donne le loisir à l’acquéreur d’explorer le tableau sur ses quatre faces. L’œil et l’esprit doivent pouvoir voler conjointement et sans retenue dans mes œuvres. Pour cela, il ne doit y avoir aucun repère reconnaissable. Pas de figure, pas d’objet… même la signature est de trop.

Avec cette série, que j'ai nommée Abysses, je joue au moins sur deux niveaux. Le premier est cette impression que je veux donner de découvrir le fond des mers et ses massifs de coraux. Ce n'est pas anodin. Les massifs de coraux régressent partout sur la planète. Réchauffement du climat, surpêche, pollution, terres gagnées sur la mer, déchets humains... Les raisons sont nombreuses et les conséquences se répercutent sur l'ensemble de la biodiversité marine. De nombreuses zones mortes se multiplient partout sur le globe, entraînant des conséquences graves pour les population animales et humaines qui vivent en périphérie. J'en reparlerai. Disons simplement que sans vouloir prétendre à un art dit engagé, mes préoccupations environnementales sont si intimement liées à ce que je suis qu'il est inévitable que cela se répercute dans mon travail.

Pour ce qui est du second niveau, comme je le disais, il fait référence à notre inconscient. Au coeur des souvenirs et des images que nous avons emmagasinées tout au long de notre vie. Si on prend le temps de voyager au coeur de l'oeuvre celle-ci ouvre alors ses portes. Des liens entre ce que l'on voit et ce que notre cerveau a l'impression de voir s'amorce. Des visages apparaissent, des animaux, des objets, des paysages...Le jeu commence alors véritablement…

Bon voyage et à tantôt,

*Henri David Thoreau (1817-1862), un des plus brillants représentants de la littérature américaine.